Un an après

Il y a un an, jour par jour, je rentrais à la Salpêtrière pour me faire opérer d’un anévrisme aortique. Celleux qui connaissent, savent le sérieux de l’affaire. Les autres, imaginez que l’artère qui part de votre cœur et qui descend dans le thorax décide un jour qu’elle est un petit ballon. Et ce petit ballon peut exploser à tout moment. En portant quelque chose de lourd, en faisant du sport, en stressant en réunion. On parle de dissection aortique, parce que quand l’anévrisme éclate, il s’ouvre en deux comme on pèlerait une banane à l’intérieur de vous, du cœur jusqu’au ventre. Et quand ça arrive, vous avez environ 20 minutes pour arriver à l’hôpital. Sinon, c’est la fin de la partie.

Bien sûr, j’ai eu très peur, mais j’ai pu me raccrocher au fait que j’ai eu beaucoup de chance. Cet anévrisme a été détecté avant qu’il n’explose. J’ai été très bien accompagné et les soins que j’ai reçu ont été exemplaires. Je suis sorti de cette épreuve quelques mois après, avec un cœur bionique et une valve sculptée. Aujourd’hui, un an après, je vais très bien, mieux qu’avant j’ai l’impression, je peux faire des heures de vélo sans que le coeur s’emballe.

Sur la dernière photo que Sylvain a prise avant l’opération, j’ai l’air si fatigué. Bien sûr, c’est parce qu’il est 6h du matin et que je ne suis pas du matin. Mais c’est aussi parce que deux mois quasiment jour pour jour avant d’être cul nul dans des vêtements de papier, j’étais à Bordeaux et je disais au revoir à Béatrice, ma mère. Béatrice qui m’a légué, en plus d’un furieux TDAH, cette valve malformée qui a transformé mon aorte en bombe à retardement.

Cette photo, c’est un de ces moments là. Un moment où on se dit qu’on ne pourra pas aller plus loin. Que, d’accord, on va faire ce qu’il faut faire, parce qu’on sait pas quoi faire d’autre, mais est-ce que ça vaut le coup, sérieux, cette longue litanie de douleur.

Un an après, ma vie a repris. Je pense à Béa tous les jours, et quand je caresse la cicatrice sur mon torse, j’ai l’impression que mon thorax craque encore un peu. Aujourd’hui, un an après jour pour jour, on a lancé Morbleu, notre partie filmée de JDR, un projet qui me tenait à cœur et qu’on a mené jusqu’au bout, de manière quasi professionnelle, même si on avait aucun moyens, en essayant de garder comme boussole le plaisir de jouer. Je suis tellement content de ce qu’on a fait. Même si personne regarde, ça me gâchera pas la fête. Je suis fier de nous, je suis fier de moi.

Le chirurgien m’avait dit : « Dans un an, vous n’y penserez plus. » C’est pas tout à fait vrai, le corps se souvient d’avoir été ouvert en deux. J’ai l’impression que le cœur se souvient d’avoir été arrêté, sa circulation détournée. Moi, je me souviens de la nausée de la morphine, et du matelas automatique de la chambre de réanimation qui m’empêchait de dormir en gonflant et se dégonflant. Des fois, je me réveille encore la nuit dans une chambre d’hôpital, avant de me rappeler que je ne suis plus à la Pitié, j’en suis sorti. Je pense encore à la fatigue. À la peur dans les yeux des proches. À la solitude. Mais, aujourd’hui, je vais mieux. Je vais bien. J’y croyais pas vraiment quand la cardio m’avait dit : « C’est pas comme le VIH, ça, on va vous opérer et vous serez guéri. » Un an après, je suis guéri. Et je peux continuer à jouer.

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